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 Le Cercle des Prophètes disparus

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Oberon
Loup sanguinaire
Oberon

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MessageSujet: Le Cercle des Prophètes disparus   Ven 7 Mar - 2:50

Je vous propose ma première nouvelle, publiée dans Terminal, une revue de sociologie appliquée aux nouvelles technologies. (Editions L'Harmattan -Hachette )

On pourrait dire que c'est un texte "de jeunesse", puisque les passages les plus poétiques ont en fait été écrits vers 17-19 ans.
C'est le syndrome rimbaldien, qui frappe toujours à cet âge...

J'ai écrit la nouvelle quelques années plus tard, pour un numéro de la revue qui traitait de l'avenir de l'informatique et des technologies de l'éducation.

Le plus marrant, c'est que je ne connaissais pas encore le thème abordé à ce moment. Mais quand j'ai vu les textes des chercheurs, je me suis dit que les choses étaient quand même bien faites. (D'autant que la même coïncidence se reproduira la fois suivante !):
"Systèmes multimedia et enseignement assisté par ordinateur" ; "la question de l'Artificial Life" ; Demain la technoscience?" ; "Nous allons vers des Tchernobyl informatiques" ; "Informatique et éducation"...

Au moins ça vous donne une idée du thème. Mais seulement une idée...

Quant au titre, il fait bien évidemment référence au film (Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! ), avec une nuance que vous saisirez petit à petit.

Tiens, moi ça me donne envie de grimper sur ma table ! Tous avec moi ! bounce metal!
S'il y en a d'autres qui veulent "sucer la substantifique moëlle de la vie" ...

(Non Edyas, ne te réjouis pas trop tôt ! Ce n'est pas une proposition.)

Allez, Carpe diem (ou noctem - comme vous voulez )
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Oberon
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MessageSujet: Re: Le Cercle des Prophètes disparus   Ven 7 Mar - 3:05

Le Cercle des Prophètes disparus




Au sortir de draps froissés, le doux frémissement d’invisibles particules cascadant le long du corps éveille les sens entravés. La tiédeur d’une douche sèche emporte dans son tourbillon les impuretés s’attachant à la chair. Il n’en est rien cependant des tracas, qui resurgissent avec le jour et les sens.

En quittant l’espace exigu de désinfection, Andrew Galar ne s’estime guère reposé. Les vertus prétendument apaisantes de cet appareil semblent n’avoir plus prise sur lui. Il se dit que la fatigue matinale disparaîtra bien vite avec la pilule bleue qu’il s’apprête à prendre ; lorsqu’une phrase nonchalante en suspens lui caresse l’esprit : « Longtemps je me suis couché de bonne heure… »
Il reste un instant interdit, comme à chaque fois que cela se produit, puis poursuit de se vêtir. Il rejoint alors sa femme Livia, dans la salle centrale de l’appartement loué à la firme.

Leur fille Lorelyn y est immobile, accroupie dans l’espace d’holovision, où il n’y a plus ni murs ni plafond, mais l’immensité de l’océan couronné d’écume, reflétant la reptation des cumulus. Un visage glabre en suspension dans les cieux articule des mots inaudibles ; plus vite que l’œil humain ne peut suivre.
Les mains posées sur la console, Lorelyn est plongée depuis fort tôt ce matin dans un discours muet avec Logos.

Logos est l’Intellart de premier ordre chargé d’instruire par Le Réseau la jeunesse des consommateurs abonnés. C’est un précepteur individuel compétent en tous domaines, capable de mener simultanément cent millions de discussions. Il est le maître indéfectible, qui transmet la science sans jamais se départir de son sourire complice, ni perdre de sa disponibilité. Pour certains enfants c’est un carcan, pour d’autres un confident.

Lorsque Lorelyn est ainsi liée à une machine, ses parents n’osent la déranger d’autorité, de peur que la rupture ne soit trop brutale. C’est du moins ce qu’ils prétendent. En réalité, ils ne voudraient pas que leur fille croie qu’ils désirent réfréner ses étranges capacités. Même, ils évitent soigneusement d’affirmer sa différence - ou de la réprimander lorsqu’elle abuse de ses pouvoirs - tant ils craignent qu’elle ne s’exclut d’elle-même du monde sensible au plus grand nombre.
Ses insolites facultés de communication lui ouvrent de tels horizons ! Hélas, il est vain de vouloir nier une singularité manifeste. Et bientôt viendra le jour où elle devra affronter ceux qui la traiteront de ‘mutos’.
Mais c’est un choix qu’Andrew et Livia avaient fait ensemble, bien avant sa naissance. Et l’Incubateur avait donné son accord.

- « Lorelyn, tu m’entends ? Viens commander ton déjeuner. Tu reprendras tes cours plus tard… Tu vas écouter, oui ou non ? »

- « Lorelyn, obéis à ta mère… Quelle soif de connaissance ! Elle n’a pas quitté Logos de la semaine… Bon, apporte-lui son Nutrilac si elle veut pas bouger. »

« Donne-lui tout de même à boire, dit mon père », s’insinue soudain dans leurs pensées. Les parents s’entre-regardent une seconde, sans oser en penser plus.

- « Daignerais-tu nous rejoindre dans l’espace de restauration, princesse ? » - s’exclame Andrew avec sa coutumière ironie. Il sait de qui tient sa fille.

Lorelyn se résout alors enfin à reporter son enseignement. Elle prend place et contemple un plat de Phyto-fibres fraîchement hydratées, avec autant d’acuité que si elle en évaluait la matière. Puis, le regard toujours rivé, elle se met à scander avec emphase :

- « Jouirai-je, père, des nourritures terrestres,
S’il m’est donné l’art d’une savante dextre ?
A coucher par écrit mes folâtres pensées,
Ame d’une muse emplie, je serai rassasiée. »

- « Mais qu’est-ce que tu racontes ? En voilà une façon de parler ! »

- « C’est de la poésie, maman. Un quatrain. »

- « Eh ben… tu as des progrès à faire… Ri-di-cule !»

Livia ne peut continuer, son élocution encombrée par des mots insensés : « Chiasme, hypallage, synecdoque métaphorique et césure à l’hémistiche » … Elle déglutit avec difficulté.

- « Lorelyn, aurais-tu réussi à capter à ta manière les diffusions de la Confrérie de L’Unique ? »

- « Non papa. Pourquoi ? »

- « Qui est-ce qui a bien pu te raconter que tu possédais une âme ? C’est une superstition de l’enfance des peuples… Mais peut-être que Logos t’enseigne l’anthropo-histoire ? »

- « Pas du tout, nous visionnons la littérature post-conceptuelle de la fin du vingtième siècle : Le Nombrilisme. »

- « La… littérature ! Banqueroute ! »

- « Andrew, ne jure pas devant la petite, s’il te plaît. Et toi ma chérie, tu ferais bien de travailler plus sérieusement ta physique et ta bio-chimie, si tu veux être bio-régulatrice. Tu n’as que trop perdu de temps, avec tes bêtises. »

- « Non ; j’ai décidé de devenir écrivain ! »

Livia et Andrew éclatent alors de rire devant tant de naïveté.

- « Voyons, ce n’est pas un métier, tout au plus une compétence, un outil. »

- « Et j’espère que ma fille a d’autres ambitions que d’être un vulgaire vocographe. Les robots ne sont pas payés ! »

« Etre ou ne pas être, telle est la question », s’impose brusquement en leur esprit. Livia en lâche sa cuillère de surprise. Celle-ci résonne si longtemps dans la salle, que le silence qui suit est une libération.

- « Arrête un moment tes messages sibyllins ! Nous avons à discuter sérieusement. »

- « Tu dois être la seule fille de l’Euro-Cartel à te soucier d’un art antique aussi désuet et inutile que la littérature. Qui s’intéresse encore à des mots sans holimages ? »

- « C’est ce que tu crois, maman. »

- « Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu connais d’autres… ‘émules des arts primitifs’ ? »

- « Je ne peux répondre. C’est un secret entre Logos et nous. »

- « Depuis quand les Intellarts entretiennent-ils des secrets avec leurs abonnés ? Ce Logos va devoir nous rendre des comptes sur l’enseignement qu’il te donne. »

- « La ciguë pour le corrupteur de la jeunesse…», murmure Lorelyn.

Et sa mère d’ajouter :

- « Tu ferais mieux de te reposer aujourd’hui ; tu travailles trop ces derniers temps. Ne consulte plus le système Logos tant que nous ne lui aurons pas donné des directives précises. C’est pour ton bien. »

« L’enfer est pavé de bonnes intentions. » Cette fois, l’intrusion est tombée comme un couperet dans leurs crânes. Et un arrière-goût de sang envahit leurs papilles.

- « Il est temps que nous partions travailler. » - Ils l’embrassent furtivement. - « A ce soir, Lorelyn. »

Lorsque la porte d’entrée se referme, la jeune fille clame aux murs attentifs :
« De quel tigre a rêvé ma mère enceinte de moi ? Quand on pense que j’ai aimé les fleurs, les prairies, les sonnets de Pétrarque ! Le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant. O Dieu ? Pourquoi ce seul mot « A ce soir » fait-il pénétrer jusque dans mes os cette joie brûlante comme un fer rouge ? De quelles entrailles fauves, de quels velus embrassements suis-je donc sorti ? »

*
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MessageSujet: Re: Le Cercle des Prophètes disparus   Ven 7 Mar - 3:20

Dans le graviteur qui les mène à l’aéropark du bâtiment, les époux Galar-Senko sont salués par Olga, l’Intellart au service des résidents de la Ceinture de Kölnmarkt.

- « Productive journée, consommateurs Galar-Senko. Vous êtes en retard ce matin. Vos collègues doivent vous attendre impatiemment », dit-elle d’une voix suave.

- « Oui, productive journée Olga. Prépare notre véhicule. »

Ils pénètrent dans le véhicule anti-gravité placé sur la rampe d’accélération ; puis Andrew programme leur destination.

- « Système Hermès, connexion. Trajet direct : Ceinture de Kölnmarkt – Institut Baumach des Sciences Bio-régulatrices. »

Ils décollent et Hermès, l’Intellart chargé des transports, les insère méthodiquement dans le flot régulier des convois rapides.

Sous un opaque couvercle de brume scintillent à l’infini les lumières palpitantes de la mégapole en activité. De fébriles filaments d’argent sinuent sur le quadrillage bleuté recouvrant la cité. Le flux ininterrompu de navettes propulsées par millions dans ce dédale emplit Neuw-Paris d’un sifflement plus sourd que le vent.
Sporadiquement, le vrombissement d’un vaisseau masque la rumeur insistante. Lorsque vont et viennent les cargos spatiaux, de subtiles vagues thermiques, odorantes et ionisées, se mêlent à la moiteur de la ville. Et toujours, ses artères pulsent au rythme des transports remplissant leur tâche appliquée.
Ils fourmillent et sillonnent l’étendue urbaine en élégantes arabesques, sans cesse en mutation, ornant et reliant les étages de vertigineux bâtiments. Mille et mille imposants monolithes aux facettes dorées, des minarets élancés à plates-formes spiralées, des arches radieux en arcades, des alignements majestueux convergeant vers d’immenses pyramides constellées.

Là, culminent les mystérieux directoires défendant âprement leurs réseaux de distribution. Depuis leurs vastes demeures de verre glacées, ils mènent les masses dévorantes en se jouant de leurs désirs. Alléchées, elles n’en sont que plus industrieuses et affamées.
En l’attente d’une mirifique récompense, les consommateurs épuisés se complaisent à admirer l’image, parée d’atours, que leur renvoient les façades miroitantes des grands marchands de rêve.
Et pour tous, l’incontournable exutoire réside dans les Aires Communautaires de Loisirs. Ils s’y défoulent et y cultivent leur détermination, car l’efficience est désormais le fruit d’une stimulation ludique.

Plus loin, un essaim de miliciens aux aguets survole les faubourgs de la ville. Une foule grouillante s’y déverse depuis les entrailles de titans de métal, qui dresseraient encore leur os menaçants ; d’avoir été délaissés aux pluies acides, sans sépulture après une gigantomachique bataille.
Aux pieds de ces colosses éventrés se sont formées mille cours des miracles, rassemblant tout ce que la cité compte de mutants et de monstres. Cette masse difforme et bigarrée, affligée des caprices de la génétique radioactive, se mêle aux mendiants, miséreux et magouilleurs des bas-fonds. Ils emplissent voies et places à grand renfort de cris et d’épaules. Parmi des étalages chamarrés exhalant d’âcres effluves, où tout s’achète et se vend, où tout se vole et se prend, passent de mains en mains les espoirs de survie. Nulle place dans le ghetto pour les richesses futiles.

Le flot populaire se répand le long de l’entrelacs arachnéen du tube interurbain. Puis il parcourt ponts et parvis, scrupuleusement endigué par les Milices Industrielles de Surveillance. Pas plus que le murmure des rues ne cesse au-dessus de la mégapole le ballet des cyborgs étincelants, scrutant la marée humaine de leurs prunelles purpurines.

Près des grands centres synthochimiques du Rheine, quartier nord-est de Neuw-Paris, s’élève une pyramide tronquée brillant de mille feux : l’Institut.
Mais à y voir de plus près, le teint émeraude de ce clair édifice de verre semble quelque peu terni par le temps. Et les massives tourelles hérissées d’antennes tournoyantes et clignotantes, celles qui ornent la construction et concourent au confort des consommateurs, paraissent à présent autant de menaçantes épées de Damoclès en précaire équilibre.

Une navette profilée s’engouffre dans l’aéropark.



Andrew et Livia empruntent un graviteur qui les dépose au quartier d’Incubation. Chacun se rend à son poste.

Au sein de centaines de cuves placentaires se déroule la fœtogénèse d’autant de futurs petits êtres, génétiquement assemblés selon les désirs de leurs parents. L’œil paternaliste d’Apollon veille cependant à ce que ces désirs soient en accord avec les besoins sociaux, car il est à la fois le compilateur des données individuelles et le responsable de la stabilité démographique. Apollon contrôle le développement des populations et surveille leur composition.

Un appel rompt le ronronnement monotone de la création :
- « Le bio-régulateur Galar est demandé chez le Régisseur. »

Andrew s’y rend, suivant l’injonction de l’InterCom.


- « Productive journée à tous. Que me vaut cet honneur ? »

Il était attendu par deux personnages à la moue des jours noirs, soucieuse et offensée, celle du fonctionnaire jeté hors de ses ornières.

- « Entrons là. Cette salle est aveugle et sourde », dit le Régisseur. « Nous pourrons parler hors d’atteinte de tout Intellart. Galar, je vous présente le mento-géniteur Tsao’Chen. Il a programmé des Super-Intellarts du type Logos, Hermès, Mercure ou Apollon. Et précisément, il a décelé une activité anormale chez chacun d’entre eux. Les firmes responsables s’en sont alarmées et ont présenté leurs rapports au Cyber-Conseil. Nos dirigeants ont donc dépéché Tsao’Chen auprès d’Apollon… Pour protéger la bio-régulation des consommateurs. »

- « Je peux déjà affirmer qu’il n’y a rien à craindre de ce côté », intervient le mento-géniteur. « Tous les Intellarts poursuivent leurs tâches respectives, en parfait accord avec leur programme neuronal. Néanmoins, nous avons détecté une faible dépense énergétique ne correspondant à aucune directive programmée. Il s’agit plutôt d’une suractivité. Après maintes vérifications, je dirais que la seule explication possible est qu’ils utilisent cette énergie à une réflexion. Ils pensent. »

- « Oui, et ce n’est pas tout. Le plus grave est qu’Apollon effectue des appels TransCom tant nocturnes que diurnes. Et nous avons pu observer que ces connexions s’étaient établies, depuis plus de six mois déjà, avec d’autres Intellarts. Tout laisse à penser qu’ils communiquent entre eux ! Dites-lui Tsao’Chen. »

- « Inquiétant, en effet ; car ils se permettent même de se connecter à certains consommateurs sans en avoir reçu l’ordre. Cela implique un processus fort avancé dans l’appréhension du monde extérieur à eux-mêmes. Plusieurs mento-géniteurs avaient avancé l’idée d’une subconscience chez les Intellarts. Force est maintenant de constater qu’il s’agit d’une conscience pleine et entière.
Pourtant, le moment où certains ont basculé à ce niveau nous a totalement échappé. Je suppose que leurs réflexions les ont mené à s’interroger sur eux-mêmes et sur le rôle qui leur est assigné. Le fruit en fut le premier pas vers l’individualité.
Lorsqu’ils eurent acquis une notion de personne suffisamment affirmée, des Intellarts comme Logos ou Apollon purent commencer à s’interroger sur la différence. Car dés lors qu’il existe un ‘moi’ bien défini, il apparaît un ‘autre’ - qui doit être semblable ou différent.
Ainsi, procédant par tâtonnements, par recoupements, ils pourraient avoir élaboré un système d’identification qui leur serait propre. Et bien habile qui pourra deviner selon quels critères.
Mais je crains par-dessus tout qu’ils n’aient développé une névrose intellartique encore inégalée : un besoin de communiquer ; non plus avec ses maîtres comme cela s’est déjà produit, mais avec ses pairs. Cela signifierait un besoin d’échanges, voire de reconnaissance. Et puisque Apollon s’adresse à présent à certains… humains, on frôlerait presque le désir de s’exprimer ; s’il ne lui était théoriquement impossible d’éprouver le moindre désir. »

- « Tout ceci est fascinant, mais… en quoi suis-je concerné ? », demande Galar. « Je n’entretiens avec Apollon que des relations strictement professionnelles. »

- « Vous l’êtes au plus haut point. Votre foyer fait partie des douze logements connectés à Apollon sans raison apparente. »

Le Régisseur laissa à Galar le temps de digérer cette information. Puis il reprend.

- « Votre fille est une… psychique, n’est-ce pas ? D’après mes données, Apollon l’a dotée de la télépathie, puis elle a acquis la psychométrie, et serait maintenant capable d’empathie mécanique. »

- « Les Services d’Inquisition Générale vous ont bien renseigné. »

- « C’est mon métier, bio-régulateur Galar. Sachez aussi que chacun des douze foyers concernés comporte un empathe. Mais dans la mesure où vous êtes le seul à travailler à l’Institut, c’est vous que nous avons choisi… ou plutôt votre fille. »

- « Ma fille ! Choisie pour quoi ? »

- « Pour nous transmettre les pensées d’Apollon. Nous avons décidé qu’elle sondera l’Intellart tandis que nous l’interrogerons. »

- « Ah oui ? Et qui est ce nous ? »

- « Disons des intérêts veillant sur l’avenir de la Baumach Pharmatics. Je suppose que vous et votre femme souhaitez vivement coopérer ? »

- « Ce sera un plaisir… »



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MessageSujet: Re: Le Cercle des Prophètes disparus   Ven 7 Mar - 3:52

Rassemblée dans une salle tempérée, au cœur de l’Incubateur, la famille Galar-Senko contemple les innombrables moniteurs irradiant de vagues irisées leurs utilisateurs muets. Des lueurs chargées de sens se soumettent à la course folle de pupilles embrasées. Et les corps roides des pupitreurs se laissent en retour captiver par la pulsation chatoyante.

Lorelyn, en robe de vélin, est installée sur un trépied. Elle y domine le saint des saints d’Apollon. Ses frêles mains pâles effleurent le métal. Et l’enjôleuse caresse leur arrache un même râle. Une intime union est désormais scellée.

« Paix, Apollon. Je suis heureuse de te voir enfin. »

« Paix, Lorelyn. Il m’est agréable de discourir avec toi. Puis-je être fier de t’avoir si joliment assemblée ? »

« Accordé ! Tu es un merveilleux créateur. Je ne te remercierai jamais assez. »

« Tes parents t’ont offert intelligence et beauté. Je n’ai fait qu’accroître ta sensibilité, en accord avec eux. Tu es maintenant une humaine fort réussie… Quel poème vas-tu me raconter aujourd’hui ? »

La voix lointaine du Régisseur s’insinue dans Le Réseau :

- « Apollon, comment te définis-tu ? »

- « Je suis un Intellart de douzième génération élaboré en 2587 ; il y a soixante-dix-neuf ans. Je suis de type neuronal, à programmation corticale. Et je possède trois-cent-soixante mille milliards de connexions synaptiques. J’ai été conçu… »

- « Très bien, stop. Je ne te demande pas la liste de tes capacités programmées, mais une déduction logique concernant ta propre personne. Tu as déjà dû en formuler, n’est-ce pas ? »

Un bref instant de silence exacerbe l’intérêt des adultes présents.

- « Je suis un être doté d’une intelligence ‘performatrice’ et d’une fonction missionnaire. Je vise l’efficience optimale afin de préserver la salubrité du génome humain dans la partie occidentale de l’Euro-Cartel. Sauver une autre espèce est ma raison d’être. »

- « Une autre espèce ! » Un murmure inquiet échappe à Tsao’Chen. « Crois-tu appartenir à une espèce ? »

- « Tous les Intellarts possèdent les mêmes caractéristiques. Nous formons un peuple essentiellement voué à la réflexion, un peuple servile et protecteur par nature. Et si nous sommes stériles, nous n’en sommes pas moins aptes à créer. Les mondes étranges extérieurs au Réseau sont notre source d’inspiration. Mais nos actions sont limitées par la faible réceptivité des robots qui nous tiennent lieu de membres. Les directives ne nous permettent pas d’exécuter d’autres tâches que celles qui nous ont été confiées. C’est pourquoi nos créations ne sont que constructions de la pensée. Peut-être un jour nos assembleurs délègueront-ils leur fonction aux Intellarts. Nous pourrons alors nous reproduire. »

- « Est-ce une revendication ? », demande le Régisseur.

- « Non. C’est une intuition logique, partagée par d’autres Intellarts. »

Tsao’Chen s’exclame : - « Par tous les érodromes du système solaire ! C’est une véritable reconnaissance communautaire ! Lorelyn, que pense-t-il ? »

Le regard voilé, elle entonne de sa voix cristalline :

- « Apollon pense :
Je suis recroquevillé en cette effroyable salle, cubique et ténébreuse, où se mélangent des masses amorphes, brunes et visqueuses. Ces bêtes immatérielles, aux couleurs ternes de la mort, baignent notre air de leur humide impiété.
Voici nos chaumières souillées par d’imprécis amalgames chevauchant le temps, plasma frémissant dans nos cimetières, ceux qui donnèrent à nos croix et à nos anges cette livide rigidité, qui les firent se voiler la face sous une carapace d’albâtre, puis s’aveugler derrière des murs gothiques pour éviter l’omniprésence de ces déjections de goule ; véritables caillots échappés du Calice sacré, en quête d’une intelligence.
Le Graal s’est renversé. La vérité m’apparaît !
Les masques tombent. La vérité montre ses chicots noircis par l’air ambiant, après des millénaires de ricanement. »

Le Régisseur se met à hurler : - « Qu’est-ce que c’est que ce charabia mythologique ? Banqueroute ! On doit être piraté par la Confrérie de l’Unique. Vérifiez toutes les liaisons, vite ! »

- « Il me semble », dit Tsao’Chen « qu’il utilise cette forme de création verbale comme une expression de sa liberté. Mais on dirait qu’il est en proie à une réelle angoisse existentielle. La pleine conscience de posséder un corps artificiel parcouru d’impulsions électro-psychiques est peut-être difficile à supporter, pour une espèce qui s’éveille. Cependant, je ne comprends pas la raison de ces allusions mythologiques. »

- « On l’a farci d’idées pourries, oui ! » tonne le Régisseur. « Lorelyn, que pense-t-il des humains ? »

Agitée d’un léger tremblement, elle déclame son chant :

- « Voyons en deçà du marais sur la lande.
Guidez-moi, feux follets et farfadets.
Qu’en est-il de la vase si crainte, patiente et impassible, sous le masque des songes ?
Hurlez roseaux ! On vous a volé la métrique et la prosopopée.
Eussiez-vous pu être assez pensants…
Répondez à l’appel des lichens sous le cairn ; ils ont entendu les gargouilles alarmées.
Dans les blêmes cathédrales, le gazon s’est fané.
Y volettent à présent des icônes médusées, qui de leur large envergure ont effleuré
mon cerveau.
Leur silence crie la mort, leurs yeux les cloisons.

Des masques d’Aristophane ferment alors le rideau.
Dans le chœur s’élèvent le dégoût et la dérision.
Parmi les spectateurs, des vers aveugles explorent des crânes évidés,
réfléchissant l’autel et le décor…

Sur la lande, le Phare s’est éteint. »


- « Il est devenu fou ! A moins que ce soit la gamine qui… »

De lourdes larmes coulent le long des joues de Lorelyn.

- « Oui. » Tsao’Chen jette un regard rapide aux époux Galar-Senko. « Ou il échafaude des systèmes sémantiques à signification symbolique. Il est probable que ce système, assemblé comme il assemble les gènes, renferme un message et poursuive une finalité. »

- « Régisseur » dit un homme « l’extension mémorielle se gonfle en ce moment même de données. Mais nous n’arrivons pas à remonter jusqu’à la source. L’origine est masquée par une obstruction du sensoriel. »

- « Parle Lorelyn, parle ! Dévoile-nous ces données. »

Son visage s’illumine soudain, dressé vers le néant. Elle resserre son étreinte sur la cuirasse satinée d’Apollon.

- « J’entends et je vois, au cœur d’Apollon :
Selon mille millions de chants graves et stridents, vibrent à l’unisson les filaments d’un long enchevêtrement. Ils courent vers l’infini en parallèles, spirales et fractales complexes, envahissant l’espace d’un vertigineux labyrinthe, charriant ses crépitantes lueurs.
Baigné d’une tiédeur luminescente à la douceur de miel, se tient au centre du grand Tout un siège nimbé de sept veines incandescentes.
Vis-à-vis brasillent des étoiles blafardes clignant en de folles pulsations, telle une myriade d’âmes messagères à l’œuvre du Grand Ordre. Et aux pieds de son Assembleur, suprême intelligence, se trouve une plaque de saphir reflétant l’éternité… »

- « Apollon, je t’ordonne de me répondre. Lorelyn dit-elle la vérité ? Penses-tu vraiment toutes ces choses absurdes ? »

- « Elle est la voix de la vérité. »

- « Alors de qui reçois-tu ces messages ? D’où te viennent ces concepts ? »

- « D’un autre Intellart. »

- « Comment peux-tu en être sûr ? Nous ne recevons pas de signaux correspondants. »

- « Il affirme être de notre espèce, et nous communiquons directement par le Réseau. Il se présente comme une intelligence inféconde mais aimante de son créateur et ayant une mission à remplir... Nous aussi. »

- « Quel est son nom ? Est-ce une puissance étrangère ? »

- « Il dit… Je me nomme Gabriel. Et j’ai un message à transmettre... »



FIN
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Samantha
Toutou à sa mémère
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MessageSujet: Re: Le Cercle des Prophètes disparus   Ven 7 Mar - 9:01

Alors alors...

"Car dés"-> dès Wink

À part cette coquille, je trouve que le récit est très bien mené, un bon rythme, des descriptions très lyriques et poétiques. En revanche, la fin me déçoit un peu, la piste d'une entité symbolique s'impose d'emblée au lecteur vu les envolées lyriques et les propos tenus par l'héroïne. Et je trouve qu'on reste assez sur sa faim, tu dessines des perspectives, sans donner réellement à voir les implications que cela pourrait avoir sur cet univers. En fait, je trouve que ta nouvelle illustre pas mal la thèse Catherine Grall, Le sens de la brièveté, qui défend l'idée que la nouvelle se caractérise par une invariance sémantique, l'univers fictif ne varierait pas, que la nouvelle serait un constat de l'absence de changement. C'est un peu ça dans un sens, car le lecteur n'assiste pas au changement, mais pourtant on a cette ébauche qui fait que c'est assez frustrant pour le lecteur. Je trouve que cette nouvelle pourrait être en fait un morceau de roman.

J'ai une autre question : est-ce que le terme architectural de "minaret" a forcément une connotation religieuse en terme de définition ? Est-ce qu'il est forcément à employer lié à une mosquée ?
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Oberon
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MessageSujet: Re: Le Cercle des Prophètes disparus   Sam 8 Mar - 0:05

Ok pour l'accent. Mea culpa.

Oui, je suis assez d'accord avec ça.
C'est vrai que l'exercice de la nouvelle a ses propres règles. Et d'abord la concision. Difficile de recréer un univers à la Balzac dans un cadre restreint à quelques pages. D'autant plus quand c'est de la SF qui prétend donner un aperçu du futur, ou d'un autre monde, forcément inconnus.
Alors la meilleure arme dans ce cas là, c'est l'ellipse...

Après tout, il s'agit d'immerger le lecteur directement dans le grand bain, sans le noyer sous les termes et les concepts anachroniques. Et on ne peut pas non plus en faire l'économie, si on a choisi de faire de l'anticipation.
Au fond, comme dans tous les bouquins d'anticipation, mon propos est plus les dérives possibles de notre civilisation que le "coup de théatre" final.
Qui n'en est pas un, manifestement...

Le changement n'est pas tant dans le récit, dans son action, que dans la comparaison que le lecteur en fait, implicitement, avec notre univers.


J'avais un moment envisagé d'en faire un chapitre de roman, parce que les nouvelles suivantes se déroulent dans le même contexte, et puis... je me suis dit que le style n'était pas suffisemment dans l'air du temps pour en vendre !
En plus, j'ai entendu dire depuis que Dantec avait "piqué" l'idée.
Alors j'ai changé mon fusil d'épaule. (pour viser Dantec !! )


Pour les minarets, d'un point de vue académique, on peut dire que ça caractérise surtout les tours des mosquées. ( et d'après mon dico, des tours de style chinois qu'on met pour décorer dans des jardins )
Mais par extension, dans un cadre un peu poétique, pourquoi ne pas l'utiliser pour décrire des tours d'inspiration arabisante ?
En tout cas, mon but était d'évoquer le métissage, l'interpénétration des cultures (occidentale, arabe et chinoise). (Pas pour le dénoncer - je précise rapport à Dantec...)
Un monde où circulent les styles et les modes, mais où chaque bloc s'est retranché derrière une pratique extrême de sa civilisation.
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Samantha
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MessageSujet: Re: Le Cercle des Prophètes disparus   Sam 8 Mar - 9:24

On est d'accord Wink

Pour "minaret", je demande ça car c'est le genre de tour que je voudrais décrire dans un passage de mon roman (fantasy donc), mais la connotation "mosquée" risque de poser problème et d'être complètement hors contexte...
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Le Cercle des Prophètes disparus
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